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L’Ostie de grosse manif : après l’huile sur le feu, le « show de boucane » – 25 avril

Mercredi 25 avril 2012, Montréal.

Depuis que la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, a expulsé la CLASSE* des négociations, l’après-midi même**, l’irritation a atteint un nouveau sommet parmi les carrés rouges***. Pour les manifestants, il apparaît de plus en plus clairement que le gouvernement Libéral de Jean Charest cherche à diviser le mouvement étudiant pour mieux régner, et qu’il n’a jamais véritablement eu l’intention de négocier de bonne foi. Les espoirs que les étudiants avaient pu placer dans les discussions engagées le lundi précédent ont fondu comme neige au soleil.

Ce soir, l’Ostie de grosse manif**** va servir d’exutoire au trop-plein des frustrations et déceptions accumulées depuis des jours, des semaines, et mises à vif par l’expulsion de la CLASSE des négociations. Instigatrice de cette activité de contestation, l’Association facultaire étudiante de science politique et droit (AFESPED) de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) espérait attirer entre 1000 et 4000 manifestants. Galvanisés par cette énième fin de non-recevoir du gouvernement Charest, ils seront 10 000! Nombreux sont en effet ceux et celles, étudiants ou non, qui veulent exprimer ainsi leur écœurement devant l’inflexibilité et l’arrogance gouvernementales. Dès avant le départ de la manifestation, l’atmosphère est fébrile. Une foule compacte, exaspérée, réunie de nuit dans les rues d’un centre-ville; des policiers horripilés par la persévérance de la contestation, et de moins en moins soucieux d’avoir à justifier les arrestations : la table est mise pour l’affrontement.

Avant le départ, un professeur de sciences politiques carré rouge brandit un mégaphone et exhorte les manifestants à ne pas céder à l’énervement, à défiler pacifiquement pour donner plus de poids à leurs revendications.

Les manifestants se mettent en marche – énergiques, bruyants, joyeux! Ils passent sous le viaduc Berri, tournent vers l’ouest rue Sherbrooke, descendent rue Sainte-Catherine. D’enjouée et bon enfant qu’elle était, l’ambiance devient plus lourde à mesure que la soirée avance; un sentiment de menace rôde. À une intersection, l’homme qui avait invité les marcheurs à rester calmes leur demande de bifurquer. Certains le suivent; d’autres, pas. La manifestation se trouve ainsi scindée en deux.

Et soudain, l’explosion : les bombes assourdissantes éclatent au-dessus de la foule, de tous côtés. Les manifestants affolés courent en tous sens. Les policiers les chargent sur tous les fronts à la fois, les traquent dans les rues et ruelles, les divisent en petits groupes affolés, les prennent en souricières. L’escouade anti-émeute a été convoquée… La cavalerie participe à la « dispersion » des manifestants! Pluie de bombes assourdissantes, épaisses nuées de gaz lacrymogènes et irritants. Si la scène n’était pas si terrifiante, on pourrait presque se croire à un spectacle à grand déploiement, avec dispositifs pyrotechniques et machines fumigènes de rigueur…

Pendant tout ce temps, comme pour ajouter à la panique, l’hélicoptère de la Sûreté du Québec (SQ) survole le quartier, vrombissant au-dessus de la mêlée, braquant un puissant projecteur sur la foule.

La peur s’est répandue comme une traînée de poudre dans tout le centre-ville. Certains manifestants enlèvent en toute hâte le carré rouge de feutrine qu’ils arboraient à la poitrine, de crainte de se faire battre par les policiers. Même des passants qui n’ont pas participé à la contestation se terrent dans les entrées des immeubles pour éviter que la police ne les prenne pour cibles. De cordiales qu’elles étaient jusqu’à tout récemment, les relations entre la population et les services policiers se sont clairement dégradées depuis quelques semaines : la méfiance et l’inquiétude tiennent maintenant le haut du pavé.

L’Ostie de grosse manif de soir se solde par un lourd bilan : 85 arrestations. Une fois de plus, la police reconnaîtra par la suite que le grabuge était le fait d’un noyau dur de « casseurs », et ne pouvait pas être imputé aux manifestants carrés rouges en général.

* L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) est une organisation de type syndical regroupant plus de 40 000 membres de différentes associations étudiantes des cégeps (établissements postsecondaires techniques ou préuniversitaires) et universités de tout le Québec. La CLASSE (Coalition large de l’ASSÉ) était une coalition temporaire mise sur pied en décembre 2011 pour combattre la hausse des frais de scolarité et coordonner les actions de grève de l’hiver 2012. Dissoute comme prévu à la fin de son mandat, la CLASSE permettait d’ouvrir les structures de l’ASSÉ à des associations étudiantes non-membres afin d’élargir le mouvement.

** Voir la galerie consacrée à la manifestation de fin de session organisée l’après-midi du 25 avril : http://printempsquebecois.com/manifestation-fin-session-photo

*** L’expression a d’abord désigné les étudiants en grève contre le projet d’augmentation des frais de scolarité du gouvernement Libéral de Jean Charest. Par extension, elle s’est ensuite appliquée à toute personne, étudiante ou non, favorable à cette contestation estudiantine et, plus tard encore, à toute personne appuyant le mouvement social et populaire catalysé par les étudiants.

**** Ainsi baptisée en référence à l’Osstidcho (« Ostie de show »), spectacle resté mythique dans les esprits. Créé le 28 mai 1968, enraciné dans le bouillonnement culturel et politique qui agite alors le Québec comme tout l’Occident, il marque dans l’imaginaire collectif québécois un repère important du mouvement de contestation et de libération des années 1960.