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La maNUfestation : « On se les gèle pour le gel » – 3 mai

Jeudi 3 mai 2012, Montréal.

Les soirées de mai peuvent être fraîches au Québec, et pluvieuses. Ce n’est pas ce qui arrêtera les carrés rouges*… Lassés du mutisme du gouvernement, dont le silence assourdissant semble leur crier sur tous les tons d’aller se faire voir, les manifestants le prennent au mot : ils défileront dans leur plus simple appareil!

Manifester nus! Mais… pour quoi faire?

Pour dénoncer les faux-semblants, les trompe-l’œil, l’opacité – et prôner par l’exemple l’exigence de transparence…

Pour célébrer le printemps québécois, exalter la perpétuelle renaissance du mouvement étudiant « carré rouge », son audace, sa détermination, sa créativité, son humour…

Peut-être aussi pour exprimer l’espoir que, face à la fragile peau nue, les matraques se feront moins lourdes…

Mais surtout, la maNUfestation vise à attirer l’attention des médias sur la cause : la peau fascine la caméra, ensorcelle l’objectif, envoûte le spectateur. Pour maintenir les revendications étudiantes au premier plan du paysage médiatique, allez hop! Tout le monde tout nu!

Sobrement mais élégamment vêtus d’une petite culotte, d’un couvre-chef extravagant ou d’une banale chaussette (on ne voudrait quand même pas enfreindre la loi qui interdit la nudité dans les espaces publics…), un millier d’étudiants et d’étudiantes, maNUfestants et maNufestantes, se rassemblent à 19 h au parc Émilie-Gamelin. Sous l’œil amusé des passants, et même des policiers, ils déambulent joyeusement dans le quartier très tendance du Plateau-Mont-Royal. Cette première maNUfestation frappe les imaginaires par son visuel inusité, mais aussi par ses slogans impertinents et bon enfant. Toujours drolatique quand les escouades policières escortent les manifestants, l’ironique « Si la police nous suit, c’est parce qu’elle nous appuie! » fait place à une variante de circonstance : « Si la police nous suit, c’est parce qu’on est sexy! » On voit et on entend aussi : « Un peuple tout nu, jamais ne sera vaincu! »; « Nous sommes à un poil de la solution »; et, particulièrement judicieux dans cette bruine frisquette : « On se les gèle pour le gel [des frais de scolarité] »…

Arrivés au parc Laurier, certains maNUfestants remettent leurs vêtements; d’autres restent au naturel. La « manif nue » est terminée – mais pas la contestation. Les marcheurs retournent vers le parc Émilie-Gamelin, où la 10e manifestation nocturne s’apprête à prendre la route. Tout ce beau monde s’achemine vers l’ouest, puis vers le nord par les rues Jeanne-Mance et du Parc, jusqu’à la résidence du maire de Montréal, Gérald Tremblay. Un « comité d’accueil » policier s’y trouve déjà. Des projectiles fusent; la manif nocturne est déclarée illégale. La police procède à plusieurs arrestations.

Les maNUfestants voulaient faire parler d’eux : ils ont gagné leur pari. La plupart des médias évoquent la maNUfestation du début de soirée en termes sympathiques, soulignant qu’elle s’est déroulée dans le calme et la bonne humeur; même la police n’y a trouvé rien à redire… Quelques commentateurs en mal de fiel et de voyeurisme en profitent toutefois pour ironiser sur le physique des maNUfestants – des gens normaux, ni plus beaux ni plus moches que la moyenne, pas photoshopés, pas glamourisés, pas siliconés… En un mot, le genre d’hommes et de femmes qu’on ne voit jamais dans les médias conformistes et mercantiles de ces mêmes commentateurs qui se piquent d’analyse politique et sociale. Les médias sociaux voient rouge : volée de bois vert pour les disgracieux commentateurs, qui se font sérieusement remonter les bretelles…

Demain, le 4 mai 2012, la police réprimera brutalement les manifestants rassemblés à Victoriaville à l’occasion du congrès du Parti libéral du Québec. À la beauté de la peau nue et du rire succèdera l’invraisemblable déchaînement des matraques, des gaz lacrymogènes, des balles de caoutchouc et des bombes assourdissantes.

Mais ce soir, le jeudi 3 mai, c’est la fête à Montréal. On se pavane en petite culotte, on rigole, on danse en toute liberté devant des policiers médusés. On a même (peut-être) une petite pensée compatissante pour eux, qui doivent tant transpirer sous leurs uniformes…

Mission accomplie pour la maNUfestation! Côté créativité, attractivité médiatique et capital sympathie, le gouvernement Libéral du Premier ministre Jean Charest peut aller se rhabiller.

* L’expression a d’abord désigné les étudiants en grève contre le projet d’augmentation des frais de scolarité du gouvernement Libéral de Jean Charest. Par extension, elle s’est ensuite appliquée à toute personne, étudiante ou non, favorable à cette contestation estudiantine et, plus tard encore, à toute personne appuyant le mouvement social et populaire catalysé par les étudiants.