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Salon du Plan Nord : la police dérape, le PM perd la boussole – 20 avril

Vendredi 20 avril 2012, Montréal.

Le Forum stratégique sur les ressources naturelles se tient dans la matinée au Palais des Congrès. Organisé à l’initiative de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, il rassemble 1200 représentants du monde des affaires, notamment le secteur minier. Il doit être suivi dans l’après-midi, et toute la journée du samedi, du Salon Plan Nord : cette vaste « foire de l’emploi » organisée en prévision de la mise en œuvre de la stratégie de développement du Nord québécois (mais surtout, ses faramineuses ressources énergétiques et minières) doit combler 500 postes en un jour et demi.

Les affaires roulent? Pas aussi rondement que le Premier ministre Jean Charest le souhaiterait. D’abord, le Plan Nord ne fait pas l’unanimité : ses détracteurs lui reprochent en particulier de brader les ressources des sols et du sous-sol québécois à vil prix, moyennant des redevances dérisoires pour les entreprises. Et en ce grand jour pour le Premier ministre, la CLASSE* a convoqué une manifestation sur le thème « Non à la gratuité minière! Oui à la gratuité scolaire! » L’objectif? Perturber le Salon Plan Nord, au point, si possible, d’en annuler la tenue.

Plusieurs centaines de manifestants se regroupent au parc Émilie-Gamelin dans un climat de fébrilité et, déjà, de tension. C’est que l’enjeu est de taille : le Plan Nord est un projet très cher à Jean Charest, la prunelle de ses yeux, le grand chantier de développement dont il voudrait que l’Histoire se souvienne quand il quittera le pouvoir – et dont il s’apprête à vanter les mérites, une fois de plus, à tout le gratin des affaires réuni au Palais des Congrès.

Les manifestants marchent d’abord vers l’ouest. Arrivés aux abords du Palais des Congrès, ils se mettent à courir pour bénéficier de l’effet de surprise. Ils cherchent à entrer massivement dans le vaste édifice. Quelques-uns réussissent à s’y faufiler par un garage; d’autres passent par les portes arrière. À l’intérieur, le chaos. Des manifestants déplacent du mobilier, lancent des objets, tentent de gravir le grand escalier. Les policiers surgissent, en masse, de partout à la fois. Ils tirent des projectiles qui emplissent les lieux d’une épaisse fumée. Puis, ils chargent pour repousser les manifestants à l’extérieur du Palais des Congrès.

Les manifestants courent en tous sens, sautent d’un bond par-dessus les obstacles, s’enfuient comme ils le peuvent; certains trébuchent et s’effondrent. Dehors, ils lancent contre les policiers qui les suivent tout ce qui leur tombe sous la main : poubelles, pancartes… Les policiers retournent à l’intérieur – et ressortent presque aussitôt en formation organisée, synchronisée. Déployés en ligne, ils bloquent les escaliers menant au Palais des Congrès. Soudain, l’un d’eux empoigne une manifestante et la plaque au sol, un autre asperge de poivre de Cayenne irritant un manifestant qui se tenait pourtant à bonne distance. Et ils chargent. Matraques, Cayenne, balles de caoutchouc, bombes assourdissantes.

Dans la mêlée, des fenêtres et des portes vitrées de l’édifice sont brisées; une borne d’incendie est ouverte et l’eau jaillit à grands flots sur le trottoir.

L’escouade anti-émeute se met de la partie. Appelés en renfort par le SPVM, des agents de la Sûreté du Québec interviennent également.

Au bout d’une heure d’affrontements « aux portes du Palais », les manifestants commencent à défiler dans le quartier en espérant ne pas se faire prendre en souricière par la police dans les rues étroites du Vieux-Montréal. Un effroyable jeu de chat et de souris s’enclenche. Les policiers lancent des quantités phénoménales de gaz irritant, aspergent de poivre de Cayenne à courte distance. Les manifestants lancent tout ce qu’ils trouvent : cailloux, briques; ils érigent des barricades avec des chaises de terrasse de restaurants, des bacs à fleurs et des cônes de signalisation routière.

Les policiers chargent à répétition, « poivrent » sans distinction. Se tenant à l’écart et arborant nettement leurs étendards, les représentants des syndicats de travailleurs ne sont pas épargnés : « La manifestation a été pacifique jusqu’à ce qu’un policier, sans raison, décide d’asperger un jeune avec des gaz lacrymogènes », déclarera Jean Trudelle, président de la FNEEQ-CSN (Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec, affiliée à la Confédération des syndicats nationaux). « Du coup, ils ont sorti l’artillerie lourde et s’en sont pris violemment aux manifestants pour les faire reculer, les tabassant à coups de matraque même s’ils reculaient sans résistance. Le comportement des forces policières n’a été que provocation**. »

Emprisonné entre les hauts immeubles du quartier des affaires, l’air chargé de gaz irritants devient vite irrespirable. Les manifestants courent de tous côtés pour éviter les barrages policiers. Ils ont les poumons qui brûlent, les yeux qui pleurent.

Pendant ce temps-là, dans le Palais des Congrès… Pendant ce temps-là, Monsieur le Premier ministre Jean Charest fait dans l’humour.

« Le Salon du Plan Nord que nous allons ouvrir aujourd’hui, qui est déjà très populaire, les gens courent de partout pour entrer… [rires et applaudissements du parterre de représentants du monde des affaires réunis devant lui]… est une occasion, notamment pour les chercheurs d’emploi [rires et applaudissements]. Alors, à ceux qui frappaient à notre porte ce matin, on pourra leur offrir un emploi, dans le Nord autant que possible [rires et applaudissements redoublés] en espérant… ce qui va tous nous permettre de continuer de travailler fort… »

Allusion très claire aux manifestants qui tentaient d’entrer dans le Palais des Congrès quelques minutes plus tôt, sa « blague » est reçue par les carrés rouges*** comme un véritable crachat en plein visage – une énième preuve, si besoin en était, que le Premier ministre s’estime intouchable, méprise la contestation, n’a d’oreille que pour une clique d’heureux élus du monde des affaires. Mais cette « blague » trahit aussi les véritables convictions de Jean Charest : quoi qu’en disent les dépliants gouvernementaux promotionnels qui vantent le Plan Nord, le Nord n’est pas, pour le Premier ministre, un territoire à découvrir ou redécouvrir, à mettre en valeur – mais un goulag fabuleusement fertile en ressources énergétiques et minières, suffisamment éloigné pour échapper à l’œil du public et des médias, assez glacial pour calmer les ardeurs de la contestation. Le Nord? Pillable à volonté. La population du Québec? Les chercheurs d’emploi du Québec? Corvéables à merci : expédiés « dans le Nord, autant que possible » faire un coup d’argent pendant que les « grands » s’occupent des « vraies affaires », celles qui comptent, en millions de dollars, dans le « Sud » – à Montréal pour l’argent, à Québec pour le gouvernement. Et les populations du Nord? Les hommes et les femmes qui l’habitent, le vivent, le parcourent? Pour le Premier ministre Jean Charest, ces gens-là n’existent tout simplement pas.

Favorable ou non aux revendications étudiantes, la population estime largement que Jean Charest aurait dû s’abstenir : de « déplacée » à « scandaleuse », sa blague ne passe pas.

La manifestation « Non à la gratuité minière! Oui à la gratuité scolaire! » marque un virage majeur dans le conflit. La grogne monte. De toutes parts, Québécoises et Québécois condamnent le fait qu’un homme d’État responsable d’assurer la paix sociale jette de l’huile sur le feu par sa condescendance, son arrogance et, point d’orgue de son mépris, par une blague douteuse, et pourtant si révélatrice.

Bilan de la journée : une très mauvaise blague, 18 arrestations, six blessés. Et un climat qui se détériore de jour en jour, d’heure en heure. Des négociations sont prévues le lundi suivant entre la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, et les associations étudiantes. Line Beauchamp maintient son invitation à la FEUQ (Fédération étudiante universitaire du Québec) et à la FECQ (Fédération étudiante collégiale du Québec), mais exclut la CLASSE des négociations tant qu’elle n’aura pas condamné la violence des manifestants.

Porte-parole du SPVM (Service de Police de la Ville de Montréal), le sergent Ian Lafrenière peut difficilement être accusé d’entretenir des sympathies forcenées à l’égard des carrés rouges… Il attribue pourtant la casse du Palais des Congrès à des « groupes radicaux » : « Je trouve que c’est presque insultant de dire que c’est des étudiants, déclare-t-il. J’étais sur place, j’ai vu les gens sur place et ce sont des groupes radicaux, des gens qui étaient masqués, qui ont lancé des projectiles sur les policiers, qui ont fait des incendies. C’est très triste à voir et on est très loin du message que ces gens-là [étudiants et groupes sociaux] voulaient envoyer**. »

A-t-il tort, a-t-il raison? Difficile à dire : les casseurs n’ont pas répondu à nos demandes d’entrevue… Il reste néanmoins affreusement suave d’entendre le SPVM accuser des « groupes radicaux » et disculper les étudiants pendant que la ministre de l’Éducation exige que la CLASSE condamne la violence pour être réadmise à la table des négociations. Quelle ironie! On en rirait presque…

En tout cas, c’est bien plus drôle qu’une blague de Jean Charest.

* L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) est une organisation de type syndical regroupant plus de 40 000 membres de différentes associations étudiantes des cégeps (établissements postsecondaires techniques ou préuniversitaires) et universités de tout le Québec. La CLASSE (Coalition large de l’ASSÉ) était une coalition temporaire mise sur pied en décembre 2011 pour combattre la hausse des frais de scolarité et coordonner les actions de grève de l’hiver 2012. Dissoute comme prévu à la fin de son mandat, la CLASSE permettait d’ouvrir les structures de l’ASSÉ à des associations étudiantes non-membres afin d’élargir le mouvement.

** Propos rapportés dans le grand quotidien québécois Le Devoir : http://www.ledevoir.com/politique/quebec/348089/la-manifestation-contre-le-plan-nord-tourne-a-la-violence

*** L’expression a d’abord désigné les étudiants en grève contre le projet d’augmentation des frais de scolarité du gouvernement Libéral de Jean Charest. Par extension, elle s’est ensuite appliquée à toute personne, étudiante ou non, favorable à cette contestation estudiantine et, plus tard encore, à toute personne appuyant le mouvement social et populaire catalysé par les étudiants.