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Le Printemps québécois

On les disait désabusés, individualistes, narcissiques, génération hermétique au monde qui l’entoure, tout entière obnubilée par les écrans, par son propre reflet répercuté à l’infini dans les miroirs éclatés du cyberespace. On les disait absorbés dans leur nombril divinisé, exalté en prolifération stérile de pixels, génération gazouillis de Twitter, bavarde dans la forme et mutique sur le fond.

On les a découverts politisés, instruits, solidaires – et idéalistes dans le sens le plus noble du terme. Qui cela? Les étudiants québécois. Puis, les familles, les travailleurs, les gens d’âge mûr, les aînés… Les Québécois, les Québécoises, les vraies gens, le « vrai monde ».

On les croyait démissionnaires; ils ont brandi à bout de bras le rouge de la révolte sur tous les fronts, sur tous les tons, dans un invraisemblable bouillonnement de créativité, dans un élan de solidarité tel qu’on n’osait plus en rêver depuis… quoi? Trente ans?

D’un coup, des slogans presque oubliés résonnaient dans les rues, portés par des garçons et des filles trop jeunes pour les avoir entendus « en vrai » : « Un peuple uni, jamais ne sera vaincu! » On entendait aussi : « Quand l’injustice devient loi, la résistance est un devoir… »

Ces jeunes-là, les « carrés rouges », ramenaient à la mémoire des têtes blanches le souvenir des grandes luttes syndicales, féministes et nationales des années 1960 et 1970, avant que la chape de plomb du néolibéralisme ne renvoie chacun-chacune à son quant-à-soi, son entre-soi, son chacun-pour-soi.

Oui, même les vieux ont pris la rue. Filiation intergénérationnelle. Mais il y avait autre chose, aussi.

Ces jeunes-là, les carrés rouges, ils inventaient. Leurs pancartes évoquaient Émile Durkheim, René Lévesque, Michel Chartrand, Gaston Miron. Ils invoquaient une réflexion politique nourrie d’un savoir, d’une recherche, mais ils dessinaient aussi une poétique de l’existence qu’on avait crue morte et enterrée sous le cynisme du tout-au-fric. D’une main, ils brandissaient l’ébouriffante inventivité de leurs pancartes, de leurs actions, de leurs slogans. De l’autre, chiffres au poing, ils démontaient la mécanique froide et mortifère de l’idéologie néolibérale, cette conviction solidement ancrée dans les esprits que le monde était désormais placé jusque dans ses moindres replis sous la toute-puissance tutélaire du dieu Argent : paie ou crève! Ils ont préféré marcher.

Oui, les carrés rouges inventaient quelque chose de radicalement nouveau. Leur mobilisation a donné lieu à la grève étudiante la plus importante de l’histoire du Québec : au plus fort de la contestation, plus de 300 000 grévistes sur 400 000 étudiants. Reconduits d’assemblée en assemblée, certains mandats de grève ont duré du 13 février au 7 septembre 2012!

Le 22 mars, plus de 200 000 Québécois et Québécoises prennent la rue à Montréal. Dans d’autres villes du Québec aussi, on défile, on scande. Le mouvement n’est plus seulement étudiant : il est devenu social. On se rassemble, on marche, on hurle des slogans, on tape dans des casseroles : tous les soirs, pendant des semaines, aux quatre coins des villes. De ce tintamarre de métal naîtront des assemblées populaires de quartier. Cela faisait combien de temps, déjà, que les voisins ne se parlaient plus vraiment, ne se connaissaient plus, ne se fréquentaient plus? La vague rouge a pulvérisé cette indifférence qui est le fléau des villes et de la vie qui va trop vite.

Ça déferlait dans les rues, ça criait, ça riait aussi; ça bouillonnait. Quelque chose comme un grand vent d’idées fraîches, comme une ébullition créative. Quelque chose comme un raz-de-marée lumineux. Quelque chose comme un peuple qui s’éveille.

Or, cette saison n’était pas orpheline : elle s’inscrivait dans le séisme planétaire de la contestation des mesures d’austérité et du capitalisme sauvage, des mouvements Occupy et 99%. Ici, on l’a joliment surnommée le « Printemps érable » – parce que la vie a re-jailli comme sève essentielle au sortir d’un long hiver; parce qu’on aime beaucoup l’érable, au Québec : son sirop du printemps, ses feuilles d’or et de carmin à l’automne, l’arbre en toutes saisons; et, bien sûr, en hommage au Printemps arabe, cet autre éveil qu’on n’espérait plus et qui venait d’illuminer le monde.

Mais cette si belle saison n’a pas été qu’un jardin de roses… Le Printemps québécois a constitué une formidable prise de parole, une éclosion d’espoirs… Il a aussi donné lieu à d’amers constats.

Ainsi, il est apparu clairement que les forces policières, avec lesquelles la population québécoise entretenait généralement des relations plutôt cordiales jusque-là, pouvaient aussi se montrer brutales, arbitraires et dociles, tellement dociles face au pouvoir… Du 16 février au 3 septembre 2012, 3 418 personnes ont été arrêtées. À peine la manifestation amorcée, elle était déclarée illégale et ouvrait ainsi la porte aux arrestations massives : être là suffisait pour justifier une détention. Des centaines de manifestants ont été blessés, plusieurs grièvement : l’un a perdu un œil, une autre a subi de multiples fractures à la mâchoire… La police avait ordre de réprimer; elle a obéi sans discernement, sans égard pour sa mission de service et de protection de la population. Car, de la casse, il y en a eu peu, très peu. Beaucoup trop peu pour justifier 3 418 arrestations.

La contestation a manifestement pris le gouvernement du Premier ministre Jean Charest par surprise. On avait tant glosé sur le cynisme et l’apathie des jeunes, leur indifférence totale au politique… Le mutisme hautain dans lequel le gouvernement Charest s’est emmuré dès le début de la contestation n’a évidemment fait qu’attiser l’ardeur des manifestants, puis convaincu la population non étudiante de se joindre au mouvement. L’adoption de la Loi 12, dite « Loi 78 » (en réalité, le projet de loi 78 adopté sous le nom officiel de « Loi 12 »), embrase le mécontentement populaire : même les placides et réservés juristes s’en mêlent et défilent en toge pour signifier leur indignation face à cette loi qui bafoue résolument des droits et libertés considérés comme fondamentaux au Québec. Claquemuré dans son mépris impudent envers « la rue », le gouvernement n’a pas vu qu’il perdait contact avec la réalité.

Enfin, certains médias – la plupart – ont très délibérément choisi de ne présenter que les éclats de violence, la casse, les dérapages (et ils ont souvent dû les chercher loin et longtemps). À les entendre, à les lire, on aurait pu croire que Montréal brûlait, que le Québec était à feu et à sang.

Répression policière, arrogance d’un gouvernement hermétique à la remise en question de ses propres pratiques, partialité hystérique des médias : la table était mise pour la grande dérive du discours et de l’image. À cette interprétation borgne du réel, les manifestants et leurs sympathisants ont répondu par la bouche des médias citoyens. Car il devient plus que jamais intolérable, à l’heure d’Internet, qu’un peuple se laisse dicter une vision du monde par des médias inféodés à des intérêts politiques et marchands n’entretenant qu’un rapport ténu, et strictement productiviste et mercantile, avec l’information.

Dans ce printemps qui n’en était pas encore un, dans cet hiver de forces policières grisées de leur propre morgue, d’un pouvoir ivre de sa propre suffisance et de médias soumis jusqu’à l’abjection, l’urgence de témoigner a fleuri avec l’aplomb de l’évidence. Il fallait dire ce que les manifestations du Printemps québécois étaient. Il fallait raconter la rue, les gens, au jour le jour, établir à chaud la chronique d’une effervescence vécue en temps réel. D’abord, photographier, filmer, écrire. Puis, diffuser, tout de suite, le soir même, le lendemain tout au plus, car tout allait tellement vite! Malgré tous les défauts qu’on peut lui trouver, Facebook s’est révélé un formidable haut-parleur à cet égard.

Puis, une fois la poussière un peu retombée, repenser ce qui s’était passé, revoir les archives glanées à la volée, les présenter de manière à garder le souvenir du Printemps québécois bien vivant dans les mémoires.

C’est dans cette optique que le site printempsquebecois.com a été créé. Pour témoigner des événements tels qu’ils ont vécu dans les rues, dans les ruelles, sur le bitume, jour après jour. Témoigner de leur dureté, de leur laideur, parfois; mais aussi, et surtout, de la beauté et de la créativité sans cesse renouvelée, increvable phénix, de ce formidable mouvement de résistance et de solidarité auquel on n’osait plus croire.

Ce site a été créé pour vous : ceux et celles qui ont participé au Printemps québécois, ceux et celles qui veulent le découvrir et mesurer l’ampleur de ce qui s’est passé et continue de bouillonner, ceux et celles qui résistent aujourd’hui, qui résisteront demain. Pour se rappeler, surtout, que rien n’est jamais acquis, surtout pas les droits et les libertés. Et pour se tenir prêts pour la suite des choses.

Ce site vous est offert intégralement en accès libre. Il se compose de « galeries » photo et vidéo disposées dans l’ordre chronologique des manifestations dont elles rendent compte. Une à deux galeries s’ajouteront chaque semaine, à mesure que le matériel aura été revu, élagué, trié… Leur mise en ligne sera annoncée sur la page Facebook de MADOC.

Une fois le site achevé, il témoignera d’une cinquantaine de manifestations tenues entre le 15 mars et le 2 novembre 2012. Les vidéos sont des séquences intégrales. Pas de montage sophistiqué sur bande son nerveuse : on est ici dans le témoignage brut – pour se rappeler ce qu’a été le Printemps québécois de 2012, pour se rappeler qu’il a planté des graines de contestation et de solidarité qui germent et continueront de germer.

Le Printemps québécois aura fait couler beaucoup d’encre, beaucoup de salive, beaucoup de rouge. Son effervescence, sa créativité radicale ne pouvaient évidemment laisser personne indifférent.

A-t-on déjà vu le pays rester de glace au printemps?